Longtemps pensée comme un ensemble de mécanismes techniques, la protection sociale est aujourd’hui interrogée sous un angle plus large : celui de la prise en compte de l’être humain dans toutes les dimensions de sa vie, professionnelle comme personnelle.
Cette évolution trouve un écho particulier dans la situation des aidants familiaux, dont les besoins questionnent en profondeur les modèles sociaux et organisationnels.
Un héritage historique structurant
L’histoire de la protection sociale en France est indissociable de l’industrialisation et de la construction progressive de l’État social.
Dès le XIXe siècle, on voit apparaître des dispositifs de protection pour les travailleurs : caisses de secours, logements, soins médicaux. Ces pratiques posent les premières pierres d’une responsabilité sociale de l’employeur.
Avec les grandes lois sociales de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et avec la création de la Sécurité sociale en 1945, la protection des risques majeurs (maladie, vieillesse, accidents du travail…) devient collective et obligatoire. Le rôle de l’entreprise évolue alors : moins protecteur direct, elle devient un acteur clé du financement et de la mise en œuvre du système.
De la norme sociale à la responsabilité humaine
Si la protection sociale s’est institutionnalisée, elle n’en reste pas moins un levier stratégique au regard des ressources humaines. Aujourd’hui, les entreprises ne se contentent plus de se conformer à des obligations légales. Elles sont attendues sur leur capacité à accompagner les parcours de vie, prévenir les ruptures professionnelles, favoriser l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle, reconnaître la diversité des situations individuelles. C’est dans ce contexte que la question des aidants familiaux s’impose.
Les aidants familiaux : une réalité encore peu visible ?
En France, près d’un salarié sur cinq est aidant d’un proche en situation de handicap, de maladie chronique, de perte d’autonomie ou de grand âge. (Source : DREES)
Cette réalité traverse toutes les catégories socioprofessionnelles et toutes les entreprises, mais demeure encore largement invisible dans les organisations.
Être aidant, c’est cumuler des responsabilités émotionnelles, physiques, administratives et financières, souvent dans l’urgence et la durée. Pour les salariés concernés, les conséquences sont multiples : fatigue chronique, stress et charge mentale élevée, absentéisme, freins à l’évolution professionnelle, risque accru de désengagement ou de rupture de contrat.
Pourtant, la plupart des aidants n’osent pas se déclarer comme tels, par peur d’être stigmatisés ou de fragiliser leur position professionnelle.
Quels dispositifs pour les salariés aidants ?
Pour accompagner les aidants familiaux, la protection sociale offre déjà plusieurs leviers, toutefois encore trop peu connus ou mobilisés : congé de proche aidant pour accompagner un proche âgé en situation de dépendance, congé de présence parentale dans le cas d’un enfant malade, handicapé ou victime d’un accident, congé de solidarité familiale qui permet de s’absenter pour assister un proche en fin de vie, aménagements du temps de travail prévus par le Code du travail ou les accords collectifs.
Chiffres clés
8 à 11 millions de personnes sont des proches aidants en France. Parmi elles, 61% sont en activité professionnelle. (Source : France Travail, avril 2024)
Salariés aidants
-42,2 ans est leur âge moyen
-57% de ces salariés aidants s’estiment en difficulté
-37% ont pu bénéficier d’aménagements de leurs horaires de travail. Parmi eux :
-49% ont utilisé leurs congés payés et/ou RTT ;
-29% ont eu recours à un arrêt maladie ;
-27% ont pris un congé sans solde ;
-21% ont fait appel à un congé de proche aidant, qui reste peu mobilisé.
(Source : baromètre OCIRP / Viavoice 2023)
Dans l’entreprise
-1 entreprise sur 10 a pris des dispositions spécifiques pour les salariés aidants et a fait connaître ces dispositifs à ses employés
-4 sur 10, c’est la proportion d’aidants en activité professionnelle qui connaissent les dispositifs légaux spécifiques auxquels ils ont droit
-Plus de 8 travailleurs sur 10 aimeraient que leur entreprise aide davantage les salariés aidants.
(Source : baromètre d’opinion des Français actifs sur les aidants familiaux exerçant une activité professionnelle – Occurrence, 2023)
Aller plus loin
Mettre en place des cellules d’écoute et des plateformes d’intervention, des politiques de télétravail ou de flexibilité renforcée, des programmes de sensibilisation des managers, dédier des jours d’absence rémunérés pour situation d’aidance… Ces initiatives traduisent un changement de regard : l’aidant n’est plus perçu comme un salarié « à risque », mais comme un professionnel engagé, dont la situation mérite reconnaissance et soutien.
Vers une protection sociale plus humaine et inclusive
La prise en compte des aidants familiaux interroge la finalité même de la protection sociale en entreprise. Elle invite à dépasser une logique purement assurantielle pour adopter une approche globale, préventive et humaine.
Cela suppose de reconnaître les vulnérabilités sans les stigmatiser, d’ouvrir des espaces de dialogue sécurisés, de former les managers à ces réalités, d’articuler protection sociale, organisation du travail et qualité de vie.
En ce sens, la protection sociale devient un outil de cohésion et de sens, au service de la performancedurable. Prendre soin de ceux qui prennent soin desautres, c’est aussi affirmer une vision de l’entreprise comme acteur social à part entière.
L’histoire de la protection sociale en entreprise montre une évolution constante vers plus de solidarité et de droits. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus seulement de protéger contre les risques, mais de reconnaître les parcours de vie dans toute leur complexité. Les aidants familiaux en sont une illustration emblématique.
En intégrant pleinement cette réalité dans leurs politiques de ressources humaines, les entreprises ne font pas qu’innover socialement : elles renouent avec le sens profond de la protection sociale — celui de placer l’humain au cœur du travail.